
Les félicitations du jury, vous savez, c’est une récompense que l’on donne après un concours ou un examen, à un candidat particulièrement brillant, méritant, doué, qui a impressionné le jury par sa musicalité, plus souvent par sa virtuosité.
Les membres du jury lui décernent une note ou une mention, suivie des fameuses félicitations.
Au CRR de Paris, le conservatoire où je travaille, les élèves passent deux examens par année, le premier en milieu d’année, en présence du professeur et du responsable du département, où nous leur mettons une mention (bien, très bien…), le deuxième en fin d’année, devant un jury externe, en plus du professeur et du responsable du département. C’est à cette occasion que l’on décerne les félicitations du jury. Et, en général, chaque candidat ne veut qu’une chose, les obtenir à tout prix ! C’est une véritable course aux félicitations, et j’ai vu bien souvent des élèves pleurer de ne pas les avoir obtenues, alors qu’ils avaient eu une mention très bien, et qu’ils avaient effectivement très bien joué.
Cette situation m’a toujours mise mal à l’aise. Car cela montre dans quel esprit de concurrence sont les élèves.
J’ai néanmoins accepté cette tradition pendant de nombreuses années, essayant malgré cela de cultiver un esprit d’équipe dans ma classe, et tentant de consoler et de faire revenir à la raison les élèves qui pleuraient.
Même si je sais qu’une classe où aucun des élèves n’a obtenu les félicitations est suspecte (comment ne pas se poser de question quant aux compétences du professeur ?), j’ai choisi depuis quelques années que les félicitations ne seraient plus décernées dans ma classe.
Pourquoi ?
Je prends le cas des derniers examens, qui ont eu lieu en mai. J’ai eu cette année une très bonne classe, dans le sens où tous mes élèves ont bien travaillé. Ce n’est pas toujours le cas, il y a souvent un ou deux jeunes qui ne joue pas suffisamment de son instrument, qui ne suit pas les conseils donnés en cours, qui manque d’assiduité, qui arrive au cours sans ses partitions, ou avec une viole complètement désaccordée, qui dit avoir travaillé alors qu’il ne joue pas une note du morceau qu’il a reçu il y a déjà quelques semaines.
Cela n’a pas été le cas cette année.
Il y a bien sûr dans ma classe quelques élèves extrêmement doués, techniquement éblouissants ou particulièrement expressifs. Ces jeunes-là méritent les félicitations, et ils les obtiennent toujours.
Mais pourquoi un jeune moins éblouissant mais dont je sais qu’il a travaillé avec régularité, qu’il a passé des heures avec son instrument, de façon intelligente et constructive, ne mériterait pas les félicitations ? Et cette jeune fille extrêmement sensible qui a travaillé autant qu’elle a pu malgré une tendinite douloureuse, passant par exemple quelques semaines à ne faire que de la technique d’archet pour laisser son bras gauche au repos ? Et celui qui a traversé de grands problèmes familiaux et qui n’a pas lâché son instrument malgré un état émotionnel très perturbé ? Et celle qui fait deux heures de trajet le matin pour rejoindre le conservatoire ou le collège et deux heures le soir pour rentrer chez elle et qui sait s’organiser pour que son travail à l’instrument n’en souffre pas ? Et celui qui vient d’un conservatoire où travailler se résumait à 30 minutes quelques jours par semaine et qui joue le jeu de passer deux heures avec son instrument chaque jour de la semaine ?
Bref, tous mes élèves méritent les félicitations du jury, non ?
Il résulte de ce choix, expliqué au jury et aux élèves, un formidable esprit de classe où la solidarité, l’entraide et le partage sont la priorité. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, c’est extrêmement stimulant pour tous, car, si chacun se sent inclus et accepté avec ses qualités, ses particularités et ses fragilités, il n’a qu’une envie, apprendre, progresser techniquement et faire fleurir sa musicalité.
Pour terminer, je vais vous résumer une histoire vraie, que raconte Christiane Singer dans son livre « Où cours-tu, ne vois-tu pas que le ciel est en toi ? » :
C’est un jeune homme américain, professeur de sport, qui, pour éviter le service militaire, s’engage dans le service social et choisit de se rendre en Afrique pour proposer des cours de sport à des jeunes gens. Un jour, il organise un concours de course de vitesse. Il réunit les jeunes, explique les règles du jeu, montre les jalons, la piste, son sifflet, son chronomètre. Tout est organisé, le podium pour les trois meilleurs, les prix…
« Voilà, tout est en place. Les jeunes sont, après maintes contorsions acrobatiques, alignés en position de départ.
L’ordre règne.
Et, à l’instant où retentit le sifflet, les jeunes bondissent en avant comme propulsés par des ressorts et détalent. Mais dans l’élan même du départ, leurs bras se sont grand ouverts et ils se sont saisis les mains !
Ils courent ensemble.
Dans un vent de poussière d’or.
Ils courent ensemble. »
Christiane Singer







